..::Arcadia::..

Samedi 12 juillet 2008

Poum poum... Bah voilà :

^^

Appréciez =]



   Abbygaëlle s’effondra bientôt. Ses jambes lâchèrent en plein milieu d’un pas, et elle s’évanouit. Chris dut la porter le temps de trouver un endroit ou se reposer. Tom avait soutenu Lil jusque là.

   Elle ouvrit les yeux sur la luminosité de l’après-midi, et l’image de ses compagnons qui avaient profités de la pause pour piquer un somme. L’air sentait bon, il faisait tiède…

   Sa mémoire revint sur les événements qui s’étaient déroulés il y a un peu moins de deux heures.

   Alors elle vit.

   Elle vit des ailes, blanches et inutiles. Des ailes d’anges, messagers des dieux. Elle comprit que c’était les leurs. Les ailes de la Chouette, qui portait la libération grâce à l’ouverture de la porte. Mais elle ne pouvait pas encore voler.

   Elle vit leur prochaine étape. Le dieu qu’ils devaient rencontrer, la suite de leur voyage. Le prochain temple n’était plus très loin…

 

   Avec un grand frisson, elle sortit du rêve.

   Il y avait quelque chose entre elle et le sol. Sûrement s’était-elle endormie sur une racine qui dépassait…

   Elle n’y fit pas attention, jusqu’à ce que la chose grandisse un peu. Puis plus vite. Elle commençait à être vraiment désagréable… Avec un grognement, elle se tourna sur le côté. Mais la gêne était toujours là.

   Réveillé par ses gesticulades, Lil se redressa.

   - Tout va bien ?

   - Oui, oui, j’ai juste un truc dans le dos. Tu pourrais regarder ?

   Lil se pencha et elle souleva l’arrière de son haut.

   - C’est juste un bleu, au niveau de l’omoplate gauche.

   - Je vais arranger ça.

   - Tu peux te guérir toi-même ?

   - Ce n’est pas bien grave, donc oui. J’ai juste besoin que tu me donnes le centre du bleu, ce sera plus facile.

   Lil posa son doigt au milieu de la forme allongée qui courrait dans son dos. Sans qu’il y prenne garde, un peu de son énergie filtra dans le corps d’Abby.

   Celle-ci se mit à trembler.

   - Abby ? Ca va ?

   Aucune réponse. Lil posa la main sur son épaule, toujours rien. Il se déplaça alors pour regarder son visage.

   Instinctivement, il eut un mouvement de recul. Le teint blafard, la bouche marmonnant des syllabes que Lil reconnut comme servant à modeler la magie, le regard loin…

   - Tom ? Tom, réveille-toi, il se passe… Tom ?

   Tom et Chris n’ouvraient pas les yeux, même après que Lil eut crié. Il commença à paniquer.

   Tout va bien.

   Lil se retourna. Personne.

   - Qui est là ?

   Un dieu.

   - Où êtes-vous ? Qu’a-t-elle !?

   Je suis derrière toi. Ton amie doit accomplir cette étape pour que vous puissiez continuer votre quête… Cela sera bref, et ils reprendront conscience tous les trois.

   - Est-ce… à cause de moi qu’elle se comporte bizarrement ?

   Pas à cause, mais grâce à toi. C’est nécessaire. Douloureux, certes, mais ce sera bientôt fini. Tout va bien.

   Lil ne l’avait même pas vu que le dieu disparut.

   Pas rassuré, Lil fixa Abby, anxieux.

 

   Enfin, elle se tut. Ses paupières se baissèrent. Ses avant-bras touchèrent le sol.

   Il attendit. Puis…

   - Lil ? dit-elle faiblement, s’adressant à la dernière personne proche avant que ne survienne cet étrange blanc.

   Ils se regardèrent.

   - Que s’est-il… commença-t-elle.

   Elle s’interrompit. Ses yeux s’agrandirent. Lil cria son nom, encore plus inquiet.

   Une souffrance que jamais elle n’avait ressentie fusa dans son dos. Elle sentit un filet glacé courir sur son corps, dessinant des arabesques dont celles de son visage étaient semblables à celles qu’on voyait sur son masque.

   Après une seconde, la glace disparut, son dos brûla…

   Lil assista, impuissant, à son hurlement quand sa peau se déchira, éclaboussant de rouge le sol derrière elle, quand un voile blanc jaillit de son corps en direction du ciel, quand ils reconnurent cette forme.

   Une aile.

   Une aile immaculée venait pousser d’elle.

   Epuisée, elle s’effondra dans ses bras, et ils observèrent tous les deux, en silence, ce phénomène incompréhensible.

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Jeudi 10 juillet 2008

On poursuit donc Arcadia pour aujourd'hui.

Appréciez^^



   Ses yeux se tournent vers moi. Son message a eu l’effet désiré. Des images de moi avec un tel vide dans le regard me pétrifient.

   Heureusement, Will jette son dévolu sur quelqu’un d’autre. Heureusement ?

   Lil.

   Nous sommes tous un peu déboussolés, mais eux connaissaient Iss. De plus, je doutais que Lil soit capable de recevoir d’autres blessures comme les précédentes.

   - Abby ?

   Chris m’avait rejointe. Ce ne semblait pas être le moment pour être dispersés, que je m’entende avec son cousin ou non.

   - Oui ?

   - Ecoute bien. Nous sommes enfermés dans un lieu clos qu’on appelle parfois Anti-sanctuaire, dont on ne peut sortir que si on arrive à percer un trou pour atteindre celui qui le contrôle. Je pense que Will a deux compagnons. Un a créé l’Anti-sanctuaire pendant que nous mangions et l’autre a envoyé le message. Si c’était Will, il aurait été plus fatigué qu’il n’en a l’air, et il n’a même pas bronché.

   « Je vais m’occuper de l’Anti-sanctuaire avec Tom, Lil va tenir Will occupé. Ne bouge pas, évite les coups, tiens-toi éventuellement prête à guérir l’un d’entre nous. Surtout, ne tente rien ! Je ne pense pas qu’il hésitera à te blesser si tu le gènes.

   - Mais…

   - Le plus important est de briser l’Anti-sanctuaire, Abby ! Lil peut se débrouiller tout seul, et cette barrière nous empêche d’utiliser correctement nos pouvoirs ! Le contrôleur peut influer dessus à l’intérieur de l’Anti-sanctuaire. S’il te plaît, fais ce que je te dis.

   Il retourna vers Tom, et je portais mon attention sur Lil et Will. Mais Tom et Chris s’étaient mépris sur les intentions de Will.

 

   Les deux membres de la Chouette sortirent avec grande facilité de l’Anti-sanctuaire, à mon étonnement. Mais une fois dehors, ils eurent la mauvaise surprise de se retrouver face à celui qui avait envoyé le message, flanqué d’un autre allié, lui en pleine forme. Le but de ces deux-là n’était pas de les blesser, mais de les écarter :

   Will avait choisi d’éliminer le plus tôt possible un des membre, et le hasard avait fait que Lil avait été le plus proche de lui quand il était entré dans l’Anti-sanctuaire. Lil, donc. L’important était juste d’alléger la communauté.

   J’oubliais tout ce qu’il se passa à l’extérieur en assistant à leur combat.

   La barrière fut refermée. Tous ceux qui n’étaient pas compris dedans disparurent. Nous n’étions plus que trois, et je ne comptais pas vraiment.

   Will attaqua tout de suite. D’abord, il prit les jambes pour cible. J’assistais à une véritable démonstration de ce que pouvais donner le pouvoir quand on lui donne une forme.

   Des fouets transparents semblaient sortirent de lui, de ses paumes. Ils voulurent s’enrouler autour des chevilles de Lil, mais celui-ci les repoussa avec une onde saturée d’énergie. Un autre, plus gros, plus rapide, plus imprégné, franchit le barrage et le frappa au niveau du sternum.

   Lil recula en haletant.

   Je sentis l’énergie que j’avais rassemblée en vue d’une guérison s’agiter. Mais j’avais trop peur pour bouger.

   Will avança lentement. Soudain, il eut un sourire victorieux et regarda derrière Lil. Celui-ci suivit son regard… mais il n’y avait rien. Il se retourna le plus vite possible. Trop tard. Un vent cinglant griffa sa peau, coupa sa canne en rondelles et le projeta à terre. Je ne savais pas pourquoi il devait l’utiliser, mais je n’ignorais pas qu’il pouvait à peine marcher sans.

   Il cria, et son cri fut reprit par mon gémissement d’inquiétude. Ma magie gigotait désagréablement en moi : je la sortis de mon corps pour la concentrer dans ma main. Elle semblait ne pas vouloir rester à sa place, comme si elle voulait rejoindre celle de Will et Lil.

   Il tendit la main vers les morceaux.

   - Il est inutilisable, maintenant, ton bâton. Tu ne pourras pas me combattre avec, Lil.

   Sa canne était donc autre chose ? Un bâton… chargé de magie ?

   - Dommage, mon ami, mais c’est fini.

   Will leva la main, Lil recula…

   Je sus quoi faire de l’accumulation dans ma main qui ne demandait qu’à jaillir. J’avais toujours sus le faire en vérité. Mon éducation me l’avait juste fait oublier.

   Je sautais sur mes pieds et courus vers eux. Ils me regardèrent, étonnés, me placer entre eux.

   - Que veux-tu ? fit Will, plus amusé qu’autre chose. Le combat est terminé, tu ne peux plus rien pour ton compagnon.

   - Je me suis donnée trop de mal pour le guérir pour que tu puisses juste le tuer comme ça !

   - Trop mignon. Allez, retourne te planquer.

   - Pas question. Je fais partie de l’organisation, maintenant, comme Lil.

   - Et après ? Tu comptes me tuer en me guérissant ?

   - Pas du tout.

   C’était grisant. Jamais je n’avais eu une telle dose à ma disposition. La magie coulait, fluide et douce, forte et sûre, dans mon bras.

   Je serrais le poing. Je ne pus former une arme comme une lance, aussi me contentais-je d’une vague boule. Mais bien concentrée.

   Lassé, Will avança. Aussitôt, je lançais mon projectile.

   Venant d’un autre, il l’aurait évité sans aucun problème, sans même avoir à faire un effort. Mais valais-je la peine qu’on m’évite ? Même pas. Il laissa ma magie l’atteindre sans broncher, persuadé qu’elle s’évaporerait au moindre contact. Car je n’avais aucune expérience, je ne savais pas maintenir la magie sous une forme donnée pendant plus d’une seconde.

   Je le brûlais de la tempe au menton.

   Il prit une expression étonnée, puis vint la douleur, et il hurla.

   Lil s’était relevé. Il me prit le bras et me tira tant bien que mal loin de Will. J’étais moi-même abasourdie par ce que j’avais fait. Une guérisseuse, une prêtresse, venait de blesser un homme. Absurde.

   L’Anti-sanctuaire se brisa aussitôt, révélant les alentours, et le créateur bondit vers Will.

   Tom et Chris me regardaient bizarrement. Je commençais à me sentir mal : après une vague d’adrénaline survint une grande fatigue. Je tremblais de partout. J’avais froid.

   Les combats cessèrent sur le champ. Will s’était relevé. Il souriait avec difficulté.

   - Je crois que je vais demander une augmentation, c’était pas prévu…

   Il se tourna vers Tom.

   - On s’arrête là pour le moment ?

   Tom hocha la tête, et Will me dit :

   - Tu apprends très vite on dirait, demoiselle. Quel est ton nom ?

   - Abbygaëlle.

   - Enchanté, à bientôt.

   Nous n’attendîmes pas qu’ils fussent partis pour prendre nos affaires et quitter le village.

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Mardi 8 juillet 2008
Le chapitre 3 devrait suivre assez vite, tet même ce soir. Confondez pas, c'est pas Ether^^
Appréciez!^^

   Abby mangeait toute seule, comme de coutume, le lendemain midi, dans sa chambre. Elle fut très surprise quand elle vit Lil, sans masque, franchir la porte et s’asseoir à côté d’elle.

   - Tu ne manges pas avec eux ?

   - Aujourd’hui, non.

   - Il s’est passé quelque chose ?

   - Du tout. Mais je me suis dit que tu devais en avoir assez d’être toute seule à chaque repas. Après tout, on ne t’a pas recrutée pour te laisser en plan.

   - D’ailleurs, que faites-vous de vos journées ? Vous êtes souvent absent pendant plusieurs heures.

   - Nous gagnons de l’argent !

   - En faisant quoi ?

   - Les choses que les soldats des villes ne veulent pas faire.

   - Comme ?

   - Les trucs pas nets. Ou les coursiers.

   - Je suis étonnée qu’ils fassent autant appel à vous si c’est faire ce genre de choses.

   - Personne n’aime trop les mercenaires… Mais ils seraient bien embêtés si nous n’étions pas là.

   - Tu …m’emmènerais ?

   - Pas tout de suite. On va bientôt quitter le château.

   - Pour aller où ?

   - On verra bien. On va sûrement se rapprocher de la Montagne du Nord.

   - Pour quoi faire ?

   - C’est là qu’on a le plus de chance de rencontrer un dieu assez vieux, donc qui sait où est la porte entre les mondes.

 

   Le départ avait eu lieu ce matin. Ils avaient pris la direction du nord-est, pour contourner la montagne où ils se trouvaient actuellement, et rejoindre le plein nord plus tard.

   Vers midi, les ruines d’une place forte construite sur un col et depuis longtemps désertée, depuis la réunification du pays, apparurent. Le groupe franchit les lourdes portes abîmées et pénétra dans ce qu’il restait d’un petit village. Les membres s’arrêtèrent pour faire une pause, le temps de déjeuner.

   Il restait trois jours avant d’atteindre le premier temple construit par des hommes avant qu’ils ne considèrent que les dons des dieux leur fussent dus.

 

   Ce fut Chris qui remarqua le premier qu’ils étaient tombés dans un piège. Il se leva, fit quelques pas, sortit une arme. Tom et Lil l’imitèrent et Abby, qui ne savait pas se servir des couteaux qu’ils utilisaient, intriguée par leur conduite et indécise, glissa discrètement à ses poignets et ses chevilles les bracelets indispensables à donner forme à son énergie de prêtresse. Si elle savait désormais qu’il n’était pas obligatoire de les mettre, mais elle en avait tellement l’habitude que lorsqu’elle avait essayé sans, elle n’avait même pas pu reconstituer les simples fibres d’un brin d’herbe.

   - Vous n’êtes que quatre ? demanda une voix moqueuse. Enfin, plutôt trois. Je ne connais cette jeune demoiselle.

   - Will, c’est toi ? Montre-toi.

   Abby sursauta. Le dénommé Will parut jaillir du néant. Il était grand, les épaules larges, brun de cheveux comme d’yeux. Vêtu simplement, ses longs cheveux lâchés dans son dos droit, il avait pourtant un charme et une confiance en lui qui primaient sur son attitude tranquille.

   - Vous n’avez pas trop traînés pour partir, à ce que je vois. Dommage que je sois au courant, et que votre compagne n’est eu plus de temps pour s’entraîner à faire autre chose que guérir.

   - Que veux-tu dire ? lança Tom. Notre chemin ne regarde que nous.

   - Plus maintenant. Tu pouvais bien faire ce que tu voulais, mais que tu ais un tel projet amène certaines personnes, dont mon employeur actuel, à réagir. Ouvrir la porte entre les mondes ! A quoi pensais-tu ? Tu veux vraiment avoir le pays entier contre toi ?

   Blanc.

   - Comment le sais-tu ? Comment ton employeur le sait-il ?

   - Ca fait longtemps que tu n’as pas vu Iss, n’est-ce pas ?

   Tom devint pâle comme un mort. Iss était, à part Abby, le membre le plus récent de la communauté, et elle se souvenait que Lil l’avait évoqué une semaine auparavant pour évoquer un important retard.

   - Qu’as-tu fait ?

   - Je suis désolé, Tom, sincèrement, tu sais que j’appréciais Iss, et pour être franc, je pense que l’ouverture de la porte n’est pas une mauvaise chose, mais il était le plus vulnérable de vous tous, et c’est de lui que j’ai appris ce que les dieux t’ont demandé d’accomplir.

   Avant qu’ils n’aient pu faire le moindre geste, tous les quatre virent leur esprit prendre un message de plein fouet. Abbygaëlle n’était pas habituée à ce genre de communication, mais la violence du contenu du message la frappa plus que sa nature même.

   Un adolescent de seize ans, surpris en pleine nuit dans son sommeil par deux hommes qui le ligotent sans façon, ses yeux écarquillés quand il reconnaît Will. Son arrivée dans une pièce nue et froide, où, jour et nuit, on visite son esprit, jusqu’à le violer complètement, pour apprendre leur but. Ces mêmes yeux, vides de toute présence, après le passage de l’intrus qui a pénétré au plus profond de sa mémoire.

   Retour brutal au monde qui l’entoure, Abby regarde les autres. Tom se cache les yeux. Elle devine qu’il a vu plus de choses qu’elle.

   - Tu n’étais pas obligé d’aller jusque là, murmure-t-il.

   - Excuse-moi, répète Will. Je sais. Mais c’est le boulot. J’ai l’ordre de faire tout ce qui sera nécessaire pour t’arrêter. Toi et ceux qui sont avec toi.

   Ses yeux se tournent vers Abby.

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Lundi 30 juin 2008

Cette histoire sera courte, je pense. Petits chapitres, un peu pour changer de registre.

Appréciez ^^


   Je vivais avec eux depuis deux semaines. Finalement, ce n’était pas si différent. Nous ne pouvions voir nos visages. Les masques ne tombaient jamais quand nous étions ensembles. Je ne mangeais pas avec eux, vivais presque toute seule. Ma présence avait apporté une gène : ils ne pouvaient plus se balader partout tranquilles. Tom m’avait proposé une heure d’accès à la salle de bain, à la cuisine, et m’avait attribué un étage entier du château. Du reste, j’avais l’habitude d’être seule.

   Mais cela ne me plaisait pas. Ici, personne n’avait besoin de moi. Ils savaient parfaitement se débrouiller, et ne me demandaient rien pour les petites blessures. Bref, je m’ennuyais.

   Lil finit par s’en rendre compte.

   De lui, je ne connaissais pas grand-chose : la canne sans laquelle il ne pouvait pas marcher, la longue natte blonde qui descendait dans son dos.

   Il vint me voir un soir, alors que je lisais.

   - Je peux entrer ?

   - Je t’en prie.

   Il s’assit à même le sol, près de mon matelas.

   - Quand es-tu devenue prêtresse ?

   - J’avais huit ans. Il y a dix ans.

   - Qu’as-tu fais pendant ces années ?

   - J’ai travaillé, soupirais-je. J’ai raccourcis mon espérance de vie.

   - Qui t’as enseigné tout ça ?

   - Une prêtresse plus âgée qui est morte quand j’avais douze ans. Et le prêtre.

   - Tu… hésita-t-il.

   Il semblait gêné. Je l’encourageais à continuer, intriguée.

   - Tu m’apprendrais à t’aider ?

   - Quoi ?

   - Je veux dire… Je n’ai qu’une connaissance très limitée de ce que vous faites, mais je sais qu’il y a des moyens d’améliorer de beaucoup le pouvoir d’un sort. Avec les sons, par exemple.

   - C’est vrai. Mais tu sais aussi que pour ce genre de sort, j’aurai besoin de plus d’énergie. Je n’en ai qu’une quantité finie.

   - Ca, ça peut facilement se résoudre. A force de vivre tous seuls, nous avons appris comment être plus endurant !

   « En plus, notre pouvoir à nous est très « brut », alors que le tien est plus « élaboré ». J’apprendrais énormément à tes côtés.

   - Hé bien, d’accord.

 

   Je commençais donc à lui enseigner de manière de moins en moins décousue les aspects de l’art que je pratiquais : la danse en cinq temps, trois actions, les pauses majeures et les pauses de repos, le pouvoir des syllabes liées aux mouvements du corps.

   Tom assistait parfois à nos séances sans y prendre part. Dana ne souhaitait pas être avec nous. Il avait mon âge, mais était celui qui me manifestait le moins d’attention. Peut-être supportait-il mal d’avoir été aidé par moi, ou que je m’entende bien avec son cousin. Eri et Val avaient quitté le château. Plus tard, comme Tom jouait du violon, je pus lui apprendre encore d’autres forces.

 

   Deux mois plus tard, je me levais sans raison apparente, au milieu de la nuit. Fatiguée, je me dirigeais vers la cuisine pour boire un peu.

   Ce qui m’avait réveillée était sans doute le bruit de la canne de Lil. Il avançait vers moi, revenant vers sa chambre. Je n’avais pas mon masque. Lui non plus. Avant de réaliser, nous étudiions nos visages.

   Un air doux, des yeux bleus. Cernés. Il était pâle.

   Il regardait mes cheveux noirs dont la frange cachait presque mes grands yeux bleus.

   Gênés, nous nous séparâmes vite, sans dire un mot.

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Samedi 21 juin 2008
Pas de Kay aujourd'hui héhé, mais une nouveauté.
Pour le moment, ça s'appelle Arcadia, mais c'est aussi un nom provisoire, juste histoire d'en parler.
J'aimerais votre avis, mais bon même si je n'ai aucune réponse, Kay revient dans deux jours!
C'est un peu long, mais je ne voulais pas séparer cette introduction et ce chapitre.
Appréciez! ;]

   Les pieds foulent la terre nue en soulevant un nuage de poussière. Une goutte de sueur apparaît sur la tempe. Les vêtements s'élèvent en rythme. Mais cette personne ne court pas, elle danse. Elle danse pour sauver la vie d'un homme allongé près d'elle.
   Les pieds foulent la terre nue en soulevant un nuage de poussière. Une goutte de sueur apparaît sur la tempe. Les vêtements s'élèvent en rythme. Mais cette personne ne danse pas, elle court. Elle court pour sauver sa propre vie, mise en danger par l'homme qui la suit.
 
   De la première, on ne voit qu'un manteau large qui laisse vaguement paraître des formes féminines. Le violon accompagne sa transe pendant qu'elle fait don de guérison. Puis, le manteau tombe, emporté par les mouvements. La femme est dévoilé : on voit de somptueux habits de cérémonie, et un visage masqué. Mais de toute façon, personne ne voit son masque. Tous ont les yeux vers le sol. Voir le visage d'une prêtresse est interdit. Personne ne pose les yeux sur celle qui porte le pouvoir de préserver la vie que lui ont donnés les dieux. D'ailleurs, son Compagnon, son dieu qui l'accompagne du plus loin qu'elle s'en souvienne, est le seul, de ceux qui forment un cercle au milieu de la place du village pour assister à la guérison, qui la regarde. Mais c'est un dieu, alors il a le droit.
 
   La nuit cache les traits du second. Une lune absente aurait pu éclairer ses traits effrayés à l'idée que tout ne s'est pas passé comme prévu, qu'il va bientôt le rattraper et le traîner dans la poussière pour le punir d'avoir failli. Il a abandonné sa large cape et le masque qui cache son visage pour ne garder que l’habit uniformément gris. Pas pour être moins gêné, celui qui le poursuit porte ces vêtements et n'en n'est pas ralenti, non, plutôt pour signifier qu'il ne les portera plus. Une lune aurait pu révéler que les deux personnes se ressemblent. Pas dans leur visage, mais dans ce qui fait qu'ils ont un jour suivis le même chemin.
 
   Le rituel est achevé. L'homme est sauvé. La prêtresse remet son lourd manteau et rentre dans ses appartements, au temple. Quelques dieux parmi les spectateurs la suivent : elle va avoir besoin d'aide, car l'homme était grièvement blessé et elle a dû dépenser beaucoup d'énergie. Les dieux prient, et grâce à cela elle peut ne pas prendre de risque. Elle est une des plus jeunes prêtresses, son pouvoir est encore limité. Mais elle doit aussi y recourir souvent, parce qu'elle est une des seules à résider ici, dans ce petit village perdu au milieu des bois

 
   Il est acculé. N'a plus le choix. L'autre est meilleur que lui. Le combat est bref. Il a le temps de le blesser au bras. Le sang jaillit, mais il a déjà perdu. Son corps résiste moins bien. Il est si lourd... L'autre le domine de toute sa hauteur. Sa propre douleur l'entraîne au fond du gouffre.
   Une lune absente aurait pu éclairer ce qui lui reste de vie. Un fil si fin, si ténu, que lui-même a du mal à le voir. L'autre risque aussi sa vie. Le sang coule vite. Puis ses compagnons arrivent. Constatent. Ordonnent. Ramènent. Il faut encore qu’ils vivent.

   Mais pour ça, il leur faut une guérisseuse.

 

 

Notre prologue commence le jour où les dieux découvrirent les hommes. Ils décidèrent de rendre leur vie belle et heureuse, et leur fournirent une terre fertile au bétail abondant. Les hommes furent heureux. Les dieux, contents de leur création, vinrent vivre avec les hommes.

Ils firent don d’une partie de leur pouvoir à certains êtres, appelés les prêtres. Ceux-ci purent guérir les hommes ou les accompagner dans leur dernier voyage. Le travail des dieux fut ainsi allégé.

Car les hommes demandaient toujours plus. Ils se multiplièrent et devinrent trop nombreux. Les fruits commencèrent à manquer, la notion d’argent apparu. Les hommes commencèrent à se plaindre.

Un prêtre, jaloux d’un de ses cadets, punit celui-ci en le forçant à aspirer dans ses rêves toutes les peurs et les douleurs des habitants de son village. Mais ceux-ci apprécièrent trop cette punition, et forcèrent désormais tous les prêtres à utiliser le même sort et à devoir supporter toute leur vie un sommeil agité et rempli d’obscurité.

Cette pratique se généralisa, et il devint normal pour les prêtres de soulager de leurs épaules les peines des autres.

On dit que c’est à partir de ce moment-là que les dieux cessèrent de confier leur pouvoir à des hommes. Ainsi, seules les femmes pouvaient apaiser les vivants désormais.

 

Les dieux mécontents de ce monde qui devenait un monde de vanité, de cruauté et de ségrégation, tentèrent de retourner d’où ils venaient. Mais les hommes, qui voulaient continuer à profiter des dieux et des prêtresses qui leur rendaient la vie si commode, forcèrent une prêtresse à fermer la porte des mondes.

Les dieux furent piégés dans ce monde.

 

Notre histoire commence maintenant.

 

 

Chapitre 1 : Noir

   Abbygaëlle observait depuis sa chambre le soleil se coucher. On vint lui apporter son dîner. Personne ne lui parla. Elle se devait de méditer. Bientôt commencerait la nuit harassante où elle devrait lutter contre tous les démons des gens près de qui elle vivait. Abby avait presque plus peur de la nuit que d'eux. Eux qui risquaient toujours de lui faire du mal, qui avaient toujours quelqu'un à soigner, une plainte à formuler, un reproche à faire pour cette jeune prêtresse qui ne s'acquittait pas assez vite de sa tâche. Elle savait que son espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans si cela continuait à ce rythme. Mais rien à faire. Elle aimait aider les gens, et ceux-ci quoi qu'ils puissent dire avaient besoin d'elle. De plus, seul un miracle aurait pu la faire sortir du temple.

 

   Mots menaçants, regards inquiets. Une bourse change de main en tintant. La moitié maintenant, la moitié après. Deux mains se serrent, mais jamais leurs propriétaires n'auraient pu être plus différents. Celui dont vient l'argent s'éloigne. Le miracle s'est produit.


   Le prêtre savait qu'elle était en danger avec eux. Mais ils payaient bien. Avant d'aller dormir, il alla la voir. Quand elle s'inclina devant lui, il se dit que, finalement, ce n'était pas si grave. On en trouverait une autre. Il déposa un verre d'eau près d'elle. Pour la calmer si pendant la nuit elle se réveillait, et ainsi pouvait se rendormir. Il quitta la pièce. Abby allait se coucher bientôt.

 

   Deux silhouettes sombres s'approchèrent de la ville. Les bougies étaient éteintes, rien ne bougeait. Elles s'avancèrent d'un pas tranquilles vers le temple. Une lampe oubliée révéla une seconde leur long manteau, semblable à celui qui aurait été vu trois heures plus tôt pendant le combat : on y voyait du blanc, du beige, du brun et du gris. Et surtout, le masque sur leur visage.

   Le premier cachait son visage par de l’orange et du bleu. Le second portait du rouge et du gris. Ces couleurs ne dessinaient aucun motif à part celui qu’un œil inventif aurait aperçu dans les méandres et les courbes.

   L’un d’eux grimpa sur une branche qui donnait sur la fenêtre de la prêtresse. Avisant l’adolescente endormie, il fit un signe de la tête à son partenaire. Celui-ci s’avança vers l’entrée du temple. Il sortit un petit briquet dont il promena la lueur au ras du sol, devant la porte. Celle-ci s’ouvrit peu après. Le prêtre les fit entrer en jetant des regards craintifs aux alentours. Si quelqu’un surprenait son petit manège, il était dans de sales draps.

   Les deux personnes masquées furent conduites devant la porte de la chambre. Silencieusement, ils y pénétrèrent. Le prêtre, la respiration courte, leur tendit les habits de cérémonie de la jeune femme. Ils lui cachèrent le visage, et, ayant vérifié qu’elle avait bu le verre d’eau additionné d’un somnifère, l’un la prit dans ses bras tandis que l’autre restait avec le prêtre. Celui-ci lui indiqua tout ce qu’ils avaient besoin d’emporter.

   Enfin, son correspondant sortit un second sac de sa poche. Il marcha vers la sortie du temple, sortit, puis se tourna vers le prêtre, lui remit le reste de l’argent. Partit.

   Le prêtre soupire. Il n’a pas encore réussit à se persuader que cela était nécessaire.

 

~~

 

   La chambre ? Les cauchemars ? Les réveils ? Non… Quand Abbygaëlle ouvre les yeux, rien de tout cela. Juste la secousse d’une marche et la chaleur de son souffle qui lui revient sur le nez à cause de son masque. Pourquoi le porte-t-elle ? Où est-elle ? Qui la porte sur son dos, ses mains attachées autour du torse et qui lui tient les pieds ?

   Elle se redressa. Son porteur tressaillit et tourna la tête. Un autre homme s’approcha.

   - Abbygaëlle ? demanda cet autre.

   - Oui, répondit-elle d’une voix ensommeillée. Qui êtes-vous ?

   - Je m’appelle Eri. Voici Val, ajouta-t-il en désignant l’homme qui la portait. Nous sommes bientôt arrivés.

   Ils ne dirent pas un mot de plus jusqu’à leur destination.

   Abby se rendormit environ un quart d’heure. Elle se réveilla quand ils parvinrent à proximité de l’endroit où elle devrait officier. Une bouffée de sentiments qu’elle avait captés dans son sommeil : douleur vive, crainte cachée, peur occultée, espoir. Cela la fit frissonner. Qu’attendaient-ils d’elle ?

   Ils furent bientôt en face d’un château vieux quoique assez bien conservé, dont une salle unique était éclairée près de la porte. On la déposa devant l’entrée, on lui détacha les mains, on lui fit signe d’avancer.

   Elle eût quelques secondes pour détailler ceux qui l’accompagnaient : Eri, grand et blond, portait un masque aux tons orange et bleu vif. Son compagnon, Val, plus petit et blond foncé, arborait du rouge et du gris. Leurs masques avaient tous de grands cercles noirs quadrillés pour qu’on ne voie pas leurs yeux sans que cela nuise à leur vision.

   Son propre masque était fait ainsi.

   Son doute augmenta quand ils parvinrent dans la pièce éclairée : trois personnes les attendaient, ils portaient tous les mêmes vêtements : des chaussures grises, cape blanche sur le cou uniquement, brun clair sur le devant, beige à l’intérieur et là où les bras touchaient le corps, brun foncé dans le dos, sur les côtés et le dessus des manches à partir du coude. Fermée en haut par une série d’agrafes qui se poursuivait sur la hanche droite, à partir de quoi elle était entièrement ouverte jusqu’aux pieds. En dessous, un simple pantalon gris.

   Malgré l’étrangeté de la situation, Abby ne put s’empêcher de se demander où ils avaient trouvés autant d’habits semblables.

   Mais elle n’était pas au bout de ses surprises. Le seul debout, masqué de bleu foncé et de beige, hocha la tête en les voyant arriver. Il avança vers la jeune fille :

   - Bonjour Abby. Je m’appelle Tom. Ce que nous allons te demander cette nuit est un peu particulier, mais je souhaite de tout cœur que tu acceptes.

   Il recula vers les deux silhouettes assises par terre contre le mur.

   - Je voudrais que tu soignes ces personnes.

   Abby s’approcha et ouvrit grand les yeux. En face d’elle, un corps qui respirait doucement, l’avant-bras droit ceint d’une bande de tissu rougit. Cet homme au masque lilas et brun était conscient. Mais à côté de lui, celui qui portait du vert clair et du vert foncé respirait de manière hachée, le souffle rauque, et avait visiblement sombré dans l’inconscience. C’était sûrement le mieux : il semblait plus mal en point. Elle se tourna vers Tom :

   - Que leur est-il arrivé ?

   - Si tu veux bien t’occuper d’eux, je te le dirai.

   - J’ai besoin de choses de ma chambre.

   - Tu trouveras normalement tout ce dont tu as besoin ici.

   Eri avait posé un tas d’objets sur une table proche : son habit de cérémonie, ses poudres et des plantes, sa trousse de soin. Tout était là.

   - Comment saviez-vous ce qu’il me fallait… ?

   - Nous avons demandé au prêtre du temple.

   - Quoi ?!

   - Je te demande de vite prendre ta décision, je crains que Dana n’en supporte plus beaucoup, répondit Tom d’une voix plus tendue.

   - Le plus jeune ? Ca fait combien de temps ?

   - Trois heures.

   Abby hésita. Des questions sur le prêtre et sur la rapidité avec laquelle ils l’avaient choisie pour effectuer son travail lui tournaient dans la tête. Elle trancha.

   - Sortez, ordonna-t-elle. Revenez dans un quart d’heure. Ensuite vous me direz ce qu’il s’est passé.

   - Très bien.

   Ils s’inclinèrent tous comme on s’incline devant une prêtresse qui va soigner quelqu’un de sa famille et sortirent. Eve se déshabilla et vêtit rapidement sa robe de cérémonie. Le rituel commença. Seul l’homme masqué de lilas et brun put y assister, mais il tomba rapidement dans le sommeil.

 

   Abbygaëlle calmait les battements de son cœur quand ils entrèrent dans la pièce. Le plus âgé était guéri et dormait tranquillement. Le plus jeune aurait besoin d’une seconde aide dans quelques heures, quand elle aurait un peu récupéré. Il avait reçu des coups d’arme blanche dans l’abdomen et sa mâchoire s’était brisée sous un poing. Abby, qui n’avait pas l’habitude de soigner plus grave d’une maladie ou un os cassé, ne possédait pas l’endurance nécessaire pour tout guérir d’un seul coup.

   Eri la trouva, essoufflée, à genoux devant ses deux compagnons qui allaient déjà mieux. Il lui demanda si elle souhaitait quelque chose et partit lui chercher des fruits et de l’eau. Puis abby se leva et attendit que Tom prenne la parole.

   - Je te présente Dana et Lil. Ils se sont battus ils y à quelques heures. Nous n’avions pas d’autre choix que de recourir à une prêtresse.

   - Il y a un village plus près d’ici il me semble, si j’ai bien reconnu le château. Et vous pouviez aller dans un centre de soin.

   - C’est impossible.

   - Pourquoi ?

   - C’est un peu tôt pour te le dire.

   - Et ces deux personnes ? Pourquoi se sont-ils battus ? Quel genre d’hommes sont-ils pour se blesser comme ça ?

   - C’est un peu compliqué… Ils sont cousins.

   - Pardon ? Ils sont cousins et ils s’infligent de telles blessures ? Ce… Lil aurait pu tuer Dana !

   - Le contraire est vrai également.

   - C’est n’importe quoi… fit Abby, exaspérée. Je terminerai ce que j’ai commencé avec Dana, puis je rentrerai dans mon village.

   - Je te conduirai, proposa Eri.

 

   Dans l’après-midi, quand Dana fut totalement hors de danger, Abby prit le chemin du retour, guidée par Eri. Car, si pendant son enfance elle avait exploré ces bois, elle avait été confinée au village dès qu’on avait découvert qu’elle était bénie. Elle se souvenait du château mais guère du chemin pour y accéder.

   Un peu avant qu’ils n’arrivent, Eri s’arrêta. Abby comprit qu’il n’irait pas plus loin, mais elle fut surprise quand il lui dit ces mots :

   - Fais attention à toi. Je sais comment ils traitent les prêtresses là-bas.

   - Nous sommes les seules à pouvoir les guérir. Ils ont besoin de nous.

   - Tu te trompes. Les hommes peuvent survivre sans être constamment guéri de n’importe quelle blessure. C’est la vie. Je pense que si les dieux ont donné ce pouvoir aux hommes c’est pour qu’ils puissent profiter plus longtemps de la vie, et aussi d’avoir un corps. Sans être masochiste, pouvoir avoir mal c’est aussi sentir qu’on est vivant.

   - Ce pouvoir aux femmes. Il n’y a que les femmes qui le possèdent.

   - Oui, bien sûr.

   Il eut un sourire.

   - Et bien, bon vent, Abby. Je veux que tu saches que, si tu as besoin d’aide, nous resterons au château encore un peu.

   Elle acquiesça et il emprunta la route dans l’autre sens.

 

   En s’approchant du village, elle entendit un ronronnement sonore à ses pieds. Un chat gris se frottait contre sa cheville.

   Bienvenue, Abby.

   Bonjour Sanyy, répondit la jeune femme à son Compagnon, le seul dieu avec lequel elle pouvait dialoguer sans ouvrir la bouche. C’est l’apanage des prêtresses d’être accompagnées directement par un dieu. D’habitude, ceux-ci ne parlent guère et vivent entre eux.

   Tu as guéri deux personnes, aujourd’hui.

   Oui.

   Le chat ronronna derechef. Puis il devint un oiseau qui vola vers le temple. Abby le suivit, traversa le village étrangement désert pour entrer dans le temple par la porte qui lui était réservée et dont seuls le prêtre et elle possédaient la clé. Elle s’interrompit : sa clé était inutilisable. Elle fit le tour, interloquée, et frappa à la grande porte. Le prêtre lui ouvrit.

   En une seconde, son teint devint blafard.

   - Abbygaëlle…

   - Pourquoi ma clé ne m’ouvre-t-elle plus ?

   - Nous avons… une nouvelle prêtresse… répondit-il d’un air égaré.

   - Pardon ? Une nouvelle prêtresse ? Depuis quand ?

   Soudain, l’homme sembla se reprendre, il fronça les sourcils… et gifla Abby. La jeune femme plus que surprise le regarda sans comprendre.

   - Depuis que tu t’es enfuie, hurla-t-il. Hier soir !

   - Je ne…

   - Tais-toi ! Tu as trahi le village !

   - On m’a…

   - Ne remets plus jamais les pieds ici. Tu es bannie.

   - Pour une nuit hors du village ?

   - Tu savais parfaitement ce que tu risquais en sortant.

   - On m’a fait quitter le village pendant que je dormais !

   - En emportant exactement tout ce qu’il fallait pour accomplir un sort de guérison ? Cesse tes mensonges.

   - D’ailleurs, ils m’ont dit que c’était vous qui…

   Il la gifla à nouveau.

   - Tu es folle. Capable de trahir ainsi, tu es devenue dangereuse. Je ne peux te laisser officier ici si je sais que tu peux décider de tuer un villageois plutôt que le sauver.

   - C’est vous qui êtes fou ! Je suis incapable de tuer quelqu’un ! Quand bien même j’en aurais envie, mon pouvoir ne me donne pas cette possibilité.

   - Tant mieux, tu ne feras de mal à personne. Va-t-en, maintenant, les dieux m’ont ordonné de te faire quitter les lieux. Va chercher ce qu’il reste de tes affaires, elles sont dans ce placard.

   Sous le regard lourd du prêtre, ne parvenant à réaliser qu’il venait d’utiliser un tel prétexte pour la chasser, pour la condamner à mort en quelque sorte, elle empoigna ses affaires de cérémonie restantes et sortit.

 

   Evitant de passer par la place du village, où elle se doutait désormais que les habitants étaient en train de procéder au sacre de leur nouvelle prêtresse, Abby quitta cet endroit où elle n’avait plus le droit de revenir.

   Où aller ? Dans un autre village ? Je ne sais même pas où il y en a, mais je sais que, sur cette montagne, ils sont rares. Je pourrais marcher des jours sans croiser personne.

   Ici, les gens préféraient en effet rester très de leur village, car la forêt qui recouvrait la montagne était en très grande partie sauvage.

   Sanyy, sous la forme d’un renard, s’approcha.

   Tu étais au courant ? Tu savais que les dieux m’ont chassés du village ? C’est ce que le prêtre m’a raconté. C’est quoi cette histoire ? Et je fais quoi maintenant ?

   Le dieu ne répondit pas. Il se contenta de faire ressurgir de sa mémoire une brève séquence qu’elle avait momentanément occultée :

« Et bien, bon vent, Abby. Je veux que tu saches que, si tu as besoin d’aide, nous resterons au château encore un peu. » Eri avait souri. Cela s’était entendu dans sa voix. Soudain, Abby imagina ce sourire si chaleureux, si aimable après ce que venait de lui dire le prêtre, qu’elle voulut le rejoindre.

   Un peu plus tard, alors qu’elle tentait quelque peu vainement de trouver le bon chemin, elle se trouva quelques excuses pour revenir : voir comment allaient ceux qu’elle avait soigné, avoir d’autre explications, savoir qui ils étaient et pourquoi ils vivaient là-bas, seuls, et non dans un village… Et aussi juste pour dire au village qu’elle pouvait très bien se débrouiller ailleurs.

   Heureusement, Eri la retrouva avant qu’elle ne se perde. Il était resté près du village et l’avait vu s’éloigner. Dans la mauvaise direction. Il l’avait donc rejointe.

   - Eri !

   - Tu as changé d’avis ?

   - Plus ou moins.

   Elle lui raconta les dernières minutes.

   - Tu sais, ton prêtre ne disait peut-être pas ça juste pour se débarrasser de toi.

   - Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

   - Tu demanderas à Tom. Nous arriverons bientôt. Comme ça, tu pourras nous parler à tous les cinq.

   - Les deux blessés vont mieux ?

   - Lil et Dana ? Ca ne fait pas longtemps que tu es partie, tu sais. Lil va bien, Dana dort encore, ajouta-t-il en souriant.

   - Eri, Dana, Lil, ce sont des prénoms étranges.

   - C’est des diminutifs.

   - De quoi ? Pourquoi ?

   - Tu verras.

   Une fois en face de Tom, Abby se sentit intimidée. Elle allait peut-être se joindre à une organisation d’hommes tous masqués, dont elle ne connaissait rien. Par défaut. Par envie.

   - Abbygaëlle, je te présente la Chouette. C’est ainsi que nous nous nommons entre nous. C’est une simple convention, nous ne sommes pas reconnus. Cette association comporte sept personnes, dont une seule femme. Nous portons ces masques, avons décidé de raccourcir nos noms, et vivons à l’écart pour une simple raison : les hommes ne veulent pas de nous.

   Abby fronça les sourcils.

   - Ils pensent que nous sommes dangereux, ce que je peux comprendre, et ce que tu peux penser en ayant appris que Lil et Dana auraient pu se tuer. Je vais te montrer la cause de cette peur.

   Tom tendit la main pour attraper une bougie. Il la tint devant lui, et, sans raison apparente, la flamme se mit à gesticuler, à grossir, puis reprit sa taille première avant de s’éteindre. Abby assista à ce spectacle, troublée.

   - Comment…

   - Parce que ce que t’ont raconté les prêtres et les gens de ton entourage est faux. Les hommes aussi peuvent être bénis. Et le pouvoir que nous recevons, de la même manière que le tien, ne sert pas uniquement à soigner.

   - C’est impossible…

   - Non.

   - Mais pourquoi vivez-vous reclus ? Vous pourriez aider des gens, sauver des vies.

   - Ces gens ne veulent pas de notre aide ! Nous sommes des monstres à leurs yeux. Toi-même, tu ne parviens à y croire. Imagine que le fils que tu aimes tant soit capable de faire léviter une carafe d’eau ? Tu ne comprends pas, tu te demandes ce qu’il se passe, tu punis ton enfant pour une chose dont il n’est responsable. Tu lui interdis de recommencer. Mais, quelques années plus tard, il se passe un accident. Cet enfant qui ne s’est jamais servi de ses dons ne sait pas les utiliser. Ils ressortent sous le coup de la colère, de l’envie, de la panique, de la tristesse. Et c’est l’accident. L’adolescent fait du mal. Le village apprend ce que la mère redoutait. Son enfant est perçu comme une aberration et doit quitter sa famille. Il est condamné à mourir.

   « Voilà pourquoi nous existons. Nous sommes tous cet enfant qui n’avons jamais appris à canaliser notre énergie. Et c’est comme ça que Dana a blessé Lil. Il a perdu le contrôle et aurait pu faire bien plus de mal. Ironie du sort, les prêtresses ont toujours appris à retenir leur don. Tu n’imagines pas quelle puissance peut sortir de nous.

   - Quel est votre but ? Pourquoi êtes-vous ici ?

   - Pour te chercher. Nous avons eu la visite d’un dieu il y a quelques jours. Il nous a dit de te chercher. Nous avons rencontré ton prêtre, qui nous a avoué avoir eu cette même visite. Il t’a chassé du village pour que tu te joignes à nous.

   - Pour quoi faire ?

   - Ouvrir la porte aux dieux pour qu’ils retournent dans leur monde et que les hommes apprennent à se débrouiller tous seuls. Veux-tu rejoindre la Chouette ?

   Abby prit le temps de réfléchir. Les arguments de la petite communauté la convainquirent.

 

Par KaYa'la'Plante - Voir les 0 commentaires
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