Pas de Kay aujourd'hui héhé, mais une nouveauté.
Pour le moment, ça s'appelle Arcadia, mais c'est aussi un nom provisoire, juste histoire d'en parler.
J'aimerais votre avis, mais bon même si je n'ai aucune réponse, Kay revient dans deux jours!
C'est un peu long, mais je ne voulais pas séparer cette introduction et ce chapitre.
Appréciez! ;]
Les pieds foulent la terre nue en soulevant un
nuage de poussière. Une goutte de sueur apparaît sur la tempe. Les vêtements s'élèvent en rythme. Mais cette personne ne court pas, elle danse. Elle danse pour sauver la vie d'un homme allongé
près d'elle.
Les pieds foulent la terre nue en soulevant un nuage de poussière. Une goutte de sueur apparaît sur la tempe. Les vêtements s'élèvent en rythme. Mais cette personne ne danse
pas, elle court. Elle court pour sauver sa propre vie, mise en danger par l'homme qui la suit.
De la première, on ne voit qu'un manteau large qui laisse vaguement paraître des formes féminines. Le violon accompagne sa transe pendant qu'elle fait don de guérison. Puis, le
manteau tombe, emporté par les mouvements. La femme est dévoilé : on voit de somptueux habits de cérémonie, et un visage masqué. Mais de toute façon, personne ne voit son masque. Tous ont
les yeux vers le sol. Voir le visage d'une prêtresse est interdit. Personne ne pose les yeux sur celle qui porte le pouvoir de préserver la vie que lui ont donnés les dieux. D'ailleurs, son
Compagnon, son dieu qui l'accompagne du plus loin qu'elle s'en souvienne, est le seul, de ceux qui forment un cercle au milieu de la place du village pour assister à la guérison, qui la regarde.
Mais c'est un dieu, alors il a le droit.
La nuit cache les traits du second. Une lune absente aurait pu éclairer ses traits effrayés à l'idée que tout ne s'est pas passé comme prévu, qu'il va bientôt le rattraper et le
traîner dans la poussière pour le punir d'avoir failli. Il a abandonné sa large cape et le masque qui cache son visage pour ne garder que l’habit uniformément gris. Pas pour être moins gêné,
celui qui le poursuit porte ces vêtements et n'en n'est pas ralenti, non, plutôt pour signifier qu'il ne les portera plus. Une lune aurait pu révéler que les deux personnes se ressemblent. Pas
dans leur visage, mais dans ce qui fait qu'ils ont un jour suivis le même chemin.
Le rituel est achevé. L'homme est sauvé. La prêtresse remet son lourd manteau et rentre dans ses appartements, au temple. Quelques dieux parmi les spectateurs la suivent : elle va
avoir besoin d'aide, car l'homme était grièvement blessé et elle a dû dépenser beaucoup d'énergie. Les dieux prient, et grâce à cela elle peut ne pas prendre de risque. Elle est une des plus
jeunes prêtresses, son pouvoir est encore limité. Mais elle doit aussi y recourir souvent, parce qu'elle est une des seules à résider ici, dans ce petit village perdu au milieu des
bois
Il est acculé. N'a plus le choix. L'autre est meilleur que lui. Le combat est bref. Il a le temps de le blesser au bras. Le sang jaillit, mais il a déjà perdu. Son corps résiste
moins bien. Il est si lourd... L'autre le domine de toute sa hauteur. Sa propre douleur l'entraîne au fond du gouffre.
Une lune absente aurait pu éclairer ce qui lui reste de vie. Un fil si fin, si ténu, que lui-même a du mal à le voir. L'autre risque aussi sa vie. Le sang coule vite. Puis ses
compagnons arrivent. Constatent. Ordonnent. Ramènent. Il faut encore qu’ils vivent.
Mais pour ça, il leur faut une
guérisseuse.
Notre prologue commence le jour où les dieux
découvrirent les hommes. Ils décidèrent de rendre leur vie belle et heureuse, et leur fournirent une terre fertile au bétail abondant. Les hommes furent heureux. Les dieux, contents de leur
création, vinrent vivre avec les hommes.
Ils firent don d’une partie de leur pouvoir à certains
êtres, appelés les prêtres. Ceux-ci purent guérir les hommes ou les accompagner dans leur dernier voyage. Le travail des dieux fut ainsi allégé.
Car les hommes demandaient toujours plus. Ils se
multiplièrent et devinrent trop nombreux. Les fruits commencèrent à manquer, la notion d’argent apparu. Les hommes commencèrent à se plaindre.
Un prêtre, jaloux d’un de ses cadets, punit celui-ci en
le forçant à aspirer dans ses rêves toutes les peurs et les douleurs des habitants de son village. Mais ceux-ci apprécièrent trop cette punition, et forcèrent désormais tous les prêtres à
utiliser le même sort et à devoir supporter toute leur vie un sommeil agité et rempli d’obscurité.
Cette pratique se généralisa, et il devint normal pour
les prêtres de soulager de leurs épaules les peines des autres.
On dit que c’est à partir de ce moment-là que les dieux
cessèrent de confier leur pouvoir à des hommes. Ainsi, seules les femmes pouvaient apaiser les vivants désormais.
Les dieux mécontents de ce monde qui devenait un monde
de vanité, de cruauté et de ségrégation, tentèrent de retourner d’où ils venaient. Mais les hommes, qui voulaient continuer à profiter des dieux et des prêtresses qui leur rendaient la vie si
commode, forcèrent une prêtresse à fermer la porte des mondes.
Les dieux furent piégés dans ce
monde.
Notre histoire commence
maintenant.
Chapitre 1 : Noir
Abbygaëlle observait depuis sa chambre le soleil se coucher. On vint lui apporter son dîner. Personne ne lui parla. Elle se devait de méditer. Bientôt
commencerait la nuit harassante où elle devrait lutter contre tous les démons des gens près de qui elle vivait. Abby avait presque plus peur de la nuit que d'eux. Eux qui risquaient toujours de
lui faire du mal, qui avaient toujours quelqu'un à soigner, une plainte à formuler, un reproche à faire pour cette jeune prêtresse qui ne s'acquittait pas assez vite de sa tâche. Elle savait que
son espérance de vie ne dépasserait pas 30 ans si cela continuait à ce rythme. Mais rien à faire. Elle aimait aider les gens, et ceux-ci quoi qu'ils puissent dire avaient besoin d'elle. De plus,
seul un miracle aurait pu la faire sortir du temple.
Mots menaçants, regards inquiets. Une bourse
change de main en tintant. La moitié maintenant, la moitié après. Deux mains se serrent, mais jamais leurs propriétaires n'auraient pu être plus différents. Celui dont vient l'argent s'éloigne.
Le miracle s'est produit.
Le prêtre savait qu'elle était en danger avec
eux. Mais ils payaient bien. Avant d'aller dormir, il alla la voir. Quand elle s'inclina devant lui, il se dit que, finalement, ce n'était pas si grave. On en trouverait une autre. Il déposa un
verre d'eau près d'elle. Pour la calmer si pendant la nuit elle se réveillait, et ainsi pouvait se rendormir. Il quitta la pièce. Abby allait se coucher bientôt.
Deux silhouettes sombres s'approchèrent de la
ville. Les bougies étaient éteintes, rien ne bougeait. Elles s'avancèrent d'un pas tranquilles vers le temple. Une lampe oubliée révéla une seconde leur long manteau, semblable à celui
qui aurait été vu trois heures plus tôt pendant le combat : on y voyait du blanc, du beige, du brun et du gris. Et surtout, le masque sur leur visage.
Le premier cachait son visage par de l’orange
et du bleu. Le second portait du rouge et du gris. Ces couleurs ne dessinaient aucun motif à part celui qu’un œil inventif aurait aperçu dans les méandres et les courbes.
L’un d’eux grimpa sur une branche qui donnait
sur la fenêtre de la prêtresse. Avisant l’adolescente endormie, il fit un signe de la tête à son partenaire. Celui-ci s’avança vers l’entrée du temple. Il sortit un petit briquet dont il promena
la lueur au ras du sol, devant la porte. Celle-ci s’ouvrit peu après. Le prêtre les fit entrer en jetant des regards craintifs aux alentours. Si quelqu’un surprenait son petit manège, il était
dans de sales draps.
Les deux personnes masquées furent conduites
devant la porte de la chambre. Silencieusement, ils y pénétrèrent. Le prêtre, la respiration courte, leur tendit les habits de cérémonie de la jeune femme. Ils lui cachèrent le visage, et, ayant
vérifié qu’elle avait bu le verre d’eau additionné d’un somnifère, l’un la prit dans ses bras tandis que l’autre restait avec le prêtre. Celui-ci lui indiqua tout ce qu’ils avaient besoin
d’emporter.
Enfin, son correspondant sortit un second sac
de sa poche. Il marcha vers la sortie du temple, sortit, puis se tourna vers le prêtre, lui remit le reste de l’argent. Partit.
Le prêtre soupire. Il n’a pas encore réussit à
se persuader que cela était nécessaire.
~~
La chambre ? Les cauchemars ? Les
réveils ? Non… Quand Abbygaëlle ouvre les yeux, rien de tout cela. Juste la secousse d’une marche et la chaleur de son souffle qui lui revient sur le nez à cause de son masque. Pourquoi le
porte-t-elle ? Où est-elle ? Qui la porte sur son dos, ses mains attachées autour du torse et qui lui tient les pieds ?
Elle se redressa. Son porteur tressaillit et
tourna la tête. Un autre homme s’approcha.
- Abbygaëlle ? demanda cet
autre.
- Oui, répondit-elle d’une voix ensommeillée.
Qui êtes-vous ?
- Je m’appelle Eri. Voici Val, ajouta-t-il en
désignant l’homme qui la portait. Nous sommes bientôt arrivés.
Ils ne dirent pas un mot de plus jusqu’à leur
destination.
Abby se rendormit environ un quart d’heure.
Elle se réveilla quand ils parvinrent à proximité de l’endroit où elle devrait officier. Une bouffée de sentiments qu’elle avait captés dans son sommeil : douleur vive, crainte cachée, peur
occultée, espoir. Cela la fit frissonner. Qu’attendaient-ils d’elle ?
Ils furent bientôt en face d’un château vieux
quoique assez bien conservé, dont une salle unique était éclairée près de la porte. On la déposa devant l’entrée, on lui détacha les mains, on lui fit signe d’avancer.
Elle eût quelques secondes pour détailler ceux
qui l’accompagnaient : Eri, grand et blond, portait un masque aux tons orange et bleu vif. Son compagnon, Val, plus petit et blond foncé, arborait du rouge et du gris. Leurs masques avaient
tous de grands cercles noirs quadrillés pour qu’on ne voie pas leurs yeux sans que cela nuise à leur vision.
Son propre masque était fait
ainsi.
Son doute augmenta quand ils parvinrent dans la
pièce éclairée : trois personnes les attendaient, ils portaient tous les mêmes vêtements : des chaussures grises, cape blanche sur le cou uniquement, brun clair sur le devant, beige à
l’intérieur et là où les bras touchaient le corps, brun foncé dans le dos, sur les côtés et le dessus des manches à partir du coude. Fermée en haut par une série d’agrafes qui se poursuivait sur
la hanche droite, à partir de quoi elle était entièrement ouverte jusqu’aux pieds. En dessous, un simple pantalon gris.
Malgré l’étrangeté de la situation, Abby ne put
s’empêcher de se demander où ils avaient trouvés autant d’habits semblables.
Mais elle n’était pas au bout de ses surprises.
Le seul debout, masqué de bleu foncé et de beige, hocha la tête en les voyant arriver. Il avança vers la jeune fille :
- Bonjour Abby. Je m’appelle Tom. Ce que nous
allons te demander cette nuit est un peu particulier, mais je souhaite de tout cœur que tu acceptes.
Il recula vers les deux silhouettes assises par
terre contre le mur.
- Je voudrais que tu soignes ces
personnes.
Abby s’approcha et ouvrit grand les yeux. En
face d’elle, un corps qui respirait doucement, l’avant-bras droit ceint d’une bande de tissu rougit. Cet homme au masque lilas et brun était conscient. Mais à côté de lui, celui qui portait du
vert clair et du vert foncé respirait de manière hachée, le souffle rauque, et avait visiblement sombré dans l’inconscience. C’était sûrement le mieux : il semblait plus mal en point. Elle
se tourna vers Tom :
- Que leur est-il
arrivé ?
- Si tu veux bien t’occuper d’eux, je te le
dirai.
- J’ai besoin de choses de ma
chambre.
- Tu trouveras normalement tout ce dont tu as
besoin ici.
Eri avait posé un tas d’objets sur une table
proche : son habit de cérémonie, ses poudres et des plantes, sa trousse de soin. Tout était là.
- Comment saviez-vous ce qu’il me
fallait… ?
- Nous avons demandé au prêtre du
temple.
- Quoi ?!
- Je te demande de vite prendre ta décision, je
crains que Dana n’en supporte plus beaucoup, répondit Tom d’une voix plus tendue.
- Le plus jeune ? Ca fait combien de
temps ?
- Trois heures.
Abby hésita. Des questions sur le prêtre et sur
la rapidité avec laquelle ils l’avaient choisie pour effectuer son travail lui tournaient dans la tête. Elle trancha.
- Sortez, ordonna-t-elle. Revenez dans un quart
d’heure. Ensuite vous me direz ce qu’il s’est passé.
- Très bien.
Ils s’inclinèrent tous comme on s’incline
devant une prêtresse qui va soigner quelqu’un de sa famille et sortirent. Eve se déshabilla et vêtit rapidement sa robe de cérémonie. Le rituel commença. Seul l’homme masqué de lilas et brun put
y assister, mais il tomba rapidement dans le sommeil.
Abbygaëlle calmait les battements de son cœur
quand ils entrèrent dans la pièce. Le plus âgé était guéri et dormait tranquillement. Le plus jeune aurait besoin d’une seconde aide dans quelques heures, quand elle aurait un peu récupéré. Il
avait reçu des coups d’arme blanche dans l’abdomen et sa mâchoire s’était brisée sous un poing. Abby, qui n’avait pas l’habitude de soigner plus grave d’une maladie ou un os cassé, ne possédait
pas l’endurance nécessaire pour tout guérir d’un seul coup.
Eri la trouva, essoufflée, à genoux devant ses
deux compagnons qui allaient déjà mieux. Il lui demanda si elle souhaitait quelque chose et partit lui chercher des fruits et de l’eau. Puis abby se leva et attendit que Tom prenne la
parole.
- Je te présente Dana et Lil. Ils se sont
battus ils y à quelques heures. Nous n’avions pas d’autre choix que de recourir à une prêtresse.
- Il y a un village plus près d’ici il me
semble, si j’ai bien reconnu le château. Et vous pouviez aller dans un centre de soin.
- C’est impossible.
- Pourquoi ?
- C’est un peu tôt pour te le
dire.
- Et ces deux personnes ? Pourquoi se
sont-ils battus ? Quel genre d’hommes sont-ils pour se blesser comme ça ?
- C’est un peu compliqué… Ils sont
cousins.
- Pardon ? Ils sont cousins et ils
s’infligent de telles blessures ? Ce… Lil aurait pu tuer Dana !
- Le contraire est vrai
également.
- C’est n’importe quoi… fit Abby, exaspérée. Je
terminerai ce que j’ai commencé avec Dana, puis je rentrerai dans mon village.
- Je te conduirai, proposa
Eri.
Dans l’après-midi, quand Dana fut totalement
hors de danger, Abby prit le chemin du retour, guidée par Eri. Car, si pendant son enfance elle avait exploré ces bois, elle avait été confinée au village dès qu’on avait découvert qu’elle était
bénie. Elle se souvenait du château mais guère du chemin pour y accéder.
Un peu avant qu’ils n’arrivent, Eri s’arrêta.
Abby comprit qu’il n’irait pas plus loin, mais elle fut surprise quand il lui dit ces mots :
- Fais attention à toi. Je sais comment ils
traitent les prêtresses là-bas.
- Nous sommes les seules à pouvoir les guérir.
Ils ont besoin de nous.
- Tu te trompes. Les hommes peuvent survivre
sans être constamment guéri de n’importe quelle blessure. C’est la vie. Je pense que si les dieux ont donné ce pouvoir aux hommes c’est pour qu’ils puissent profiter plus longtemps de la vie, et
aussi d’avoir un corps. Sans être masochiste, pouvoir avoir mal c’est aussi sentir qu’on est vivant.
- Ce pouvoir aux femmes. Il n’y a que les
femmes qui le possèdent.
- Oui, bien sûr.
Il eut un sourire.
- Et bien, bon vent, Abby. Je veux que tu
saches que, si tu as besoin d’aide, nous resterons au château encore un peu.
Elle acquiesça et il emprunta la route dans
l’autre sens.
En s’approchant du village, elle entendit un
ronronnement sonore à ses pieds. Un chat gris se frottait contre sa cheville.
Bienvenue, Abby.
Bonjour Sanyy, répondit la jeune femme à son Compagnon, le seul dieu avec lequel elle pouvait dialoguer sans ouvrir la bouche. C’est l’apanage des prêtresses d’être
accompagnées directement par un dieu. D’habitude, ceux-ci ne parlent guère et vivent entre eux.
Tu as guéri deux personnes,
aujourd’hui.
Oui.
Le chat ronronna derechef. Puis il devint un
oiseau qui vola vers le temple. Abby le suivit, traversa le village étrangement désert pour entrer dans le temple par la porte qui lui était réservée et dont seuls le prêtre et elle possédaient
la clé. Elle s’interrompit : sa clé était inutilisable. Elle fit le tour, interloquée, et frappa à la grande porte. Le prêtre lui ouvrit.
En une seconde, son teint devint
blafard.
- Abbygaëlle…
- Pourquoi ma clé ne m’ouvre-t-elle
plus ?
- Nous avons… une nouvelle prêtresse…
répondit-il d’un air égaré.
- Pardon ? Une nouvelle prêtresse ?
Depuis quand ?
Soudain, l’homme sembla se reprendre, il fronça
les sourcils… et gifla Abby. La jeune femme plus que surprise le regarda sans comprendre.
- Depuis que tu t’es enfuie, hurla-t-il. Hier
soir !
- Je ne…
- Tais-toi ! Tu as trahi le
village !
- On m’a…
- Ne remets plus jamais les pieds ici. Tu es
bannie.
- Pour une nuit hors du
village ?
- Tu savais parfaitement ce que tu risquais en
sortant.
- On m’a fait quitter le village pendant que je
dormais !
- En emportant exactement tout ce qu’il fallait
pour accomplir un sort de guérison ? Cesse tes mensonges.
- D’ailleurs, ils m’ont dit que c’était vous
qui…
Il la gifla à nouveau.
- Tu es folle. Capable de trahir ainsi, tu es
devenue dangereuse. Je ne peux te laisser officier ici si je sais que tu peux décider de tuer un villageois plutôt que le sauver.
- C’est vous qui êtes fou ! Je suis
incapable de tuer quelqu’un ! Quand bien même j’en aurais envie, mon pouvoir ne me donne pas cette possibilité.
- Tant mieux, tu ne feras de mal à personne.
Va-t-en, maintenant, les dieux m’ont ordonné de te faire quitter les lieux. Va chercher ce qu’il reste de tes affaires, elles sont dans ce placard.
Sous le regard lourd du prêtre, ne parvenant à
réaliser qu’il venait d’utiliser un tel prétexte pour la chasser, pour la condamner à mort en quelque sorte, elle empoigna ses affaires de cérémonie restantes et sortit.
Evitant de passer par la place du village, où
elle se doutait désormais que les habitants étaient en train de procéder au sacre de leur nouvelle prêtresse, Abby quitta cet endroit où elle n’avait plus le droit de
revenir.
Où aller ? Dans un autre
village ? Je ne sais même pas où il y en a, mais je sais que, sur cette montagne, ils sont rares. Je pourrais marcher des jours sans croiser personne.
Ici, les gens préféraient en effet rester très
de leur village, car la forêt qui recouvrait la montagne était en très grande partie sauvage.
Sanyy, sous la forme d’un renard,
s’approcha.
Tu étais au courant ? Tu savais que
les dieux m’ont chassés du village ? C’est ce que le prêtre m’a raconté. C’est quoi cette histoire ? Et je fais quoi maintenant ?
Le dieu ne répondit pas. Il se contenta de faire ressurgir de sa mémoire une brève séquence qu’elle avait momentanément
occultée :
« Et bien, bon vent, Abby. Je veux que tu saches que,
si tu as besoin d’aide, nous resterons au château encore un peu. » Eri avait souri. Cela s’était entendu dans sa voix. Soudain, Abby imagina ce sourire si chaleureux, si aimable après ce que
venait de lui dire le prêtre, qu’elle voulut le rejoindre.
Un peu plus tard, alors qu’elle tentait quelque
peu vainement de trouver le bon chemin, elle se trouva quelques excuses pour revenir : voir comment allaient ceux qu’elle avait soigné, avoir d’autre explications, savoir qui ils étaient et
pourquoi ils vivaient là-bas, seuls, et non dans un village… Et aussi juste pour dire au village qu’elle pouvait très bien se débrouiller ailleurs.
Heureusement, Eri la retrouva avant qu’elle ne
se perde. Il était resté près du village et l’avait vu s’éloigner. Dans la mauvaise direction. Il l’avait donc rejointe.
- Eri !
- Tu as changé
d’avis ?
- Plus ou moins.
Elle lui raconta les dernières
minutes.
- Tu sais, ton prêtre ne disait peut-être pas
ça juste pour se débarrasser de toi.
- Qu’est-ce qui te fait dire
ça ?
- Tu demanderas à Tom. Nous arriverons bientôt.
Comme ça, tu pourras nous parler à tous les cinq.
- Les deux blessés vont
mieux ?
- Lil et Dana ? Ca ne fait pas longtemps
que tu es partie, tu sais. Lil va bien, Dana dort encore, ajouta-t-il en souriant.
- Eri, Dana, Lil, ce sont des prénoms
étranges.
- C’est des diminutifs.
- De quoi ?
Pourquoi ?
- Tu verras.
Une fois en face de Tom, Abby se sentit
intimidée. Elle allait peut-être se joindre à une organisation d’hommes tous masqués, dont elle ne connaissait rien. Par défaut. Par envie.
- Abbygaëlle, je te présente la Chouette. C’est
ainsi que nous nous nommons entre nous. C’est une simple convention, nous ne sommes pas reconnus. Cette association comporte sept personnes, dont une seule femme. Nous portons ces masques, avons
décidé de raccourcir nos noms, et vivons à l’écart pour une simple raison : les hommes ne veulent pas de nous.
Abby fronça les sourcils.
- Ils pensent que nous sommes dangereux, ce que
je peux comprendre, et ce que tu peux penser en ayant appris que Lil et Dana auraient pu se tuer. Je vais te montrer la cause de cette peur.
Tom tendit la main pour attraper une bougie. Il
la tint devant lui, et, sans raison apparente, la flamme se mit à gesticuler, à grossir, puis reprit sa taille première avant de s’éteindre. Abby assista à ce spectacle,
troublée.
- Comment…
- Parce que ce que t’ont raconté les prêtres et
les gens de ton entourage est faux. Les hommes aussi peuvent être bénis. Et le pouvoir que nous recevons, de la même manière que le tien, ne sert pas uniquement à soigner.
- C’est impossible…
- Non.
- Mais pourquoi vivez-vous reclus ? Vous
pourriez aider des gens, sauver des vies.
- Ces gens ne veulent pas de notre aide !
Nous sommes des monstres à leurs yeux. Toi-même, tu ne parviens à y croire. Imagine que le fils que tu aimes tant soit capable de faire léviter une carafe d’eau ? Tu ne comprends pas, tu te
demandes ce qu’il se passe, tu punis ton enfant pour une chose dont il n’est responsable. Tu lui interdis de recommencer. Mais, quelques années plus tard, il se passe un accident. Cet enfant qui
ne s’est jamais servi de ses dons ne sait pas les utiliser. Ils ressortent sous le coup de la colère, de l’envie, de la panique, de la tristesse. Et c’est l’accident. L’adolescent fait du mal. Le
village apprend ce que la mère redoutait. Son enfant est perçu comme une aberration et doit quitter sa famille. Il est condamné à mourir.
« Voilà pourquoi nous existons. Nous
sommes tous cet enfant qui n’avons jamais appris à canaliser notre énergie. Et c’est comme ça que Dana a blessé Lil. Il a perdu le contrôle et aurait pu faire bien plus de mal. Ironie du sort,
les prêtresses ont toujours appris à retenir leur don. Tu n’imagines pas quelle puissance peut sortir de nous.
- Quel est votre but ? Pourquoi êtes-vous
ici ?
- Pour te chercher. Nous avons eu la visite
d’un dieu il y a quelques jours. Il nous a dit de te chercher. Nous avons rencontré ton prêtre, qui nous a avoué avoir eu cette même visite. Il t’a chassé du village pour que tu te joignes à
nous.
- Pour quoi faire ?
- Ouvrir la porte aux dieux pour qu’ils
retournent dans leur monde et que les hommes apprennent à se débrouiller tous seuls. Veux-tu rejoindre la Chouette ?
Abby prit le temps de réfléchir. Les arguments
de la petite communauté la convainquirent.